I- Historique du couvent
Mise à jour (24/06/2020
La fondation de René II
La fondation du couvent des Cordeliers de Nancy est une conséquence de la victoire de René II sur Charles le Téméraire en 1477. Dévastée par la guerre, la capitale lorraine fit l’objet d’une reconstruction visant à lui donner un éclat nouveau, digne de l’Etat moderne que le duc entendait créer. Les fortifications furent réparées et modernisées, les routes pavées, le palais reconstruit et plusieurs fondations faites comme la chapelle de Bonsecours. C’est dans ce contexte d’intense activité urbaine que René II décida de créer un couvent franciscain dans sa capitale. Cet ordre mineur était alors en pleine expansion dans l’espace lorrain comme en témoigne leur installation à Mirecourt, Raon, Briey, Bar, Rembercourt, Ornes et Château-Salins (Sylvain Bertoldi, 1990, p. 271). Le duc guerroyant en Italie, c’est sa mère Yolande qui se chargea d’installer quatre religieux dans un oratoire à Nancy (Francine Roze, 1998b, p. 161). Le 12 avril 1482, lors d’une cérémonie en la collégiale Saint-Georges elle donna solennellement la clé de la maison qui leur était destinée au frère Jean Dervin. L’édifice, situé au nord du palais, était anciennement la propriété de Jean Symier, ancien argentier de la couronne.
Cet oratoire n’avait qu’un but provisoire : la fondation du couvent définitif nécessitait d’importantes démarches. Il fallait tout d’abord l’aval des autorités ecclésiastiques. Le 3 août 1482, une bulle du pape Sixte IV autorisa la création du couvent sous réserve que le duc pourvoit dignement à l’installation des Cordeliers. Les oppositions furent plutôt locales car le chapitre de Saint-Georges et les prieurs en charge de Notre-Dame et des Dames Prêcheresses virent d’un mauvais œil cette concurrence nouvelle (Abbé Guillaume, 1851, p. 11). Leur action retarda l’application de la bulle pontificale qui ne fut promulguée que le 9 avril 1484. René II ne semble pas s’être formalisé de l’hostilité soulevée par son projet. Dès 1481, il avait fait démolir plusieurs bâtiment au nord du palais, à l’emplacement où devait être construit le couvent. Ainsi disparurent les anciens locaux servant d’écuries, de jeu de paume ou d’hôtel de la monnaie (Francine Roze, 2006, p. 149). Des propriétés privées furent également acquises et détruites pour libérer de l’espace. Il y avait notamment une auberge à l’enseigne de « La Licorne » qui appartenait alors à un certain Jean Perrin (Francine Roze, 1998b, p. 162). Les travaux proprement dits furent rapides. L’église était alors plus petite qu’aujourd’hui avec seulement quatre travées et une abside pentagonale (Sylvain Bertoldi, 1990). Elle n’était pas non plus pourvue de voûtes. En revanche, plusieurs verrières de grand prix, réalisées par Pierre Hemmel d’Andlau, l’ornait. Finalement et bien que les bâtiments conventuels soient encore inachevés, on put procéder à la consécration de l’église. Le 29 avril 1487, Jacques Divoix, suffragant de l’évêque de Toul, la dédia à l’Annonciation de la Vierge Marie, à Saint Nicolas et à Saint René. Les patronages montrent clairement la dimension politique de cette fondation. Outre le saint dont il porte le nom, le duc manifestait sa déférence envers le patron de la Lorraine. Quant à l’Annonciation, elle avait une place de choix dans l’emblématique du prince dont elle ornait la bannière.
Durant les années qui suivirent, la faveur des Cordeliers auprès du duc ne fit que croître. Il embellit leur couvent et le dota d’une bibliothèque destinée à devenir une des plus importantes de la ville. De plus, il choisit l’un d’eux comme son confesseur et voulut disposer d’une cellule personnelle, que l’on appela « la chambre du roi » (Francine Roze, 1998b, p. 163). A sa mort, il voulut être inhumé dans l’église qu’il avait fondé plutôt que dans la collégiale de ses ancêtres. Sa famille lui érigea un magnifique mausolée. L’action de René II dans la création et le développement des Cordeliers de Nancy est majeure. De surcroît, elle poussa l’entourage du prince à l’imiter. De nombreux notables de la cour firent des donations au couvent et voulurent y reposer.
L’âge d’or
Successeur de René II sur le trône ducal, Antoine le fut également dans son rôle de protecteur du couvent. Un exemple révélateur de ce lien entre le prince et les religieux fut la construction, en 1514, d’une galerie reliant le palais à l’église (Francine Roze, 2006, p. 149). La renommée des Cordeliers de Nancy était telle que l’édifice des années 1480 était désormais trop exiguë. Ce phénomène est assez courant dans l’histoire architecturale des ordres mendiants. Conséquemment, le duc lança de grands travaux qui, entre 1520 et 1525, métamorphosèrent l’édifice (Sylvain Bertoldi, 1990). L’église fut prolongée de deux travées dotées de chapelles latérales. Un nouveau portail, affichant fièrement les armoiries d’Antoine, fut édifié. A l’intérieur, on posa des voûtes, étoilées de liernes et de tiercerons, reposant sur des pilastres. La décoration fut particulièrement soignée : les remplage des baies fut modernisé et de nombreux vitraux vinrent peu à peu les habiller. Dans le même temps, des peintures murales embellirent les voûtes et les murs des chapelles. Les bâtiments conventuels ne furent pas oubliés. Outre des réfections ponctuelles dans le cloître, Antoine fit réaliser vers 1541-1542 une magnifique fresque dans le réfectoire des frères. Il s’agissait une copie de la célèbre Cène de Léonard de Vinci par le peintre lorrain Hugues de la Faye. La qualité de cette peinture fut cause qu’elle passa jusqu’au XIXe siècle pour une œuvre du maître italien en personne.
La mort du duc Antoine marqua une pause dans les libéralités princières envers le couvent. Le règne éphémère de François Ier et la difficile régence qui suivit fit passer au second plan l’embellissement du sanctuaire. De fait, aucun de ces deux ducs n’eut de monument funéraire. Le retour de Charles III dans ses Etats en 1533 changea cet état de fait. Cependant, il semble n’avoir ordonné de grands travaux qu’après plusieurs décennies. En 1586, il fit refaire la toiture de l’église et de son clocher. Surtout, il fit exhausser les bâtiments conventuels d’un étage (Francine Roze, 1998b, p. 165). Le but était de pouvoir loger les religieux de passage et d’être en mesure d’accueillir les chapitres généraux et provinciaux de l’ordre. En ce sens, le développement du couvent allait de pair avec celui de la capitale lorraine. Entre temps, l’église continuait d’accueillir de nouvelles sépultures princières. Celles de la lignée de Mercoeur, issue de Nicolas, fils cadet du duc Antoine, donnèrent lieu à de somptueux tombeaux. Poursuivant cette démarche, Charles III voulut à la fin de sa vie être inhumé dans une nouvelle chapelle, la chapelle ronde, qui serait construite contre l’église conventuelle. Il n’eut pas le temps de l’ériger mais son fils Henri II se chargea de la construction (Pierre Sesmat, 2009, p. 159-161). L’essentiel du gros œuvre fut fait de son vivant mais il ne put s’occuper de l’ornementation.
De la guerre de Trente Ans à la Révolution
La mort d’Henri II marqua le début du déclin de la Lorraine ducale. Aux querelles dynastiques succéda la guerre contre la France. Dans un tel contexte, le couvent déclina lui aussi. Les efforts de François II, puis de Charles IV, permirent de poursuivre un temps les travaux de la chapelle ronde mais ils durent finalement être arrêtés (Pierre Sesmat, 2009, p. 163-164). L’exil des princes eut de lourdes conséquences : privé de leur soutien financier et malgré une certaine bienveillance de l’occupant, les religieux furent dans l’incapacité de faire face aux travaux d’entretiens. Aussi le couvent se délabra-t-il. Ils en vinrent à vendre des objets de culte pour faire face à leurs difficultés (Francine Roze, 1998b, p. 166-167). Le retour de la dynastie ducale, en la personne de Léopold, eut lieu en 1699. Il reprocha, dans un premiers temps, aux religieux la vente du mobilier avant de les y autoriser, par pragmatisme, pour financer la restauration de leur église. L’activité du duc en faveur du couvent fut inégale et, en définitive, discutable. Il n’acheva pas la décoration de la chapelle ronde et détruisit la majeure partie de l’abside pour lui substituer un nouveau chœur plus vaste, mais rompant l’harmonie du monument. Une médaille de Ferdinand de Saint-Urbain fut frappée pour commémorer cette construction (Henri Lepage, 1867, p. 107-108). Très rare, elle porte l’effigie de Léopold accompagné d’une inscription mettant en parallèle ses travaux à ceux qu’avaient réalisé René II. Dans le cadre du réaménagement de l’aile Charles III pour y établir des logements, Léopold fut aussi amené à reconstruire la galerie permettant de communiquer entre les deux bâtiments. Ce bâtiment prix le nom de « pont Léopold ».
Paradoxalement, c’est François III qui, après son départ définitif de Lorraine, se préoccupa le plus de la fondation de René II. Dès 1738, il institua des services religieux en mémoire de ses prédécesseurs et donna la somme considérable de six mille livres pour restaurer l’édifice (Francine Roze, 1998b, p. 167-168). Avec ces subsides, une aile fut ajouté au couvent l’année suivante. Plus tard, en 1743, la destruction de la collégiale Saint-Georges motiva le transfert des cendres des ducs qui y étaient inhumés (Pierre Marot, 1951, p. 103-104). François, qui coiffera deux ans plus tard la couronne impériale, apprit à cette occasion le mauvais état de la chapelle ronde, restée inachevée depuis la guerre de Trente Ans. Il résolut d’achever la nécropole de ses ancêtres. Les travaux furent confiés à Nicolas Jadot, peintre lorrain qui l’avait suivi à Florence puis à Vienne. L’ancien duc institua également des messes quotidiennes qui complétèrent les solennités annuelles. L’état des bâtiments conventuels devait pourtant être inégal car, le 5 mai 1751, une partie du cloître s’effondra, tuant plusieurs religieux et détruisant plusieurs tombeaux dont celui de Jacques Callot. Une polémique éclata alors car des voix hostiles prétendirent que les frères avaient volontairement retiré cette sépulture illustre (Abbé Guillaume, 1851, p. 15-18). Incapable de faire face aux sommes nécessaires à la reconstruction, les Cordeliers firent à nouveau appel à leur ancien maître qui la finança. Bien que n’étant pas lié à la Maison de Lorraine, Stanislas ne manqua pas, lui aussi, de favoriser le couvent nancéien (Francine Roze, 1998b, p. 168-169). Il étendit leur terrain au sud jusqu’au pavillon des officiers et à l’est jusqu’aux casernes aménagées dans l’ancien opéra de Bibiena. C’est peut-être aussi sous son règne, ou peu après, que les architectes Gentillâtre et Demange proposèrent d’agrandir l’église au détriment de la salle du chapitre. Ce projet, connu par un unique plan, resta sans lendemain (AM Nancy, M.4 1.2/2 ; Francine Roze, 1998b, p. 169).
Outre les travaux réalisés et extensions réalisés grâce à l’empereur ou au roi de Pologne, les décennies qui suivirent le départ de la dynastie ducale furent scandées par les funérailles de la veuve et des enfants de Léopold et par le transfert des cendres de membres de la Maison de Lorraine. En outre, les Cordeliers reçurent occasionnellement la visite des princes nés de l’union de François avec Marie-Thérèse. Celle de la dauphine Marie-Antoinette fut sans doute la plus marquante. Ainsi, la dimension de lieu de mémoire de la Lorraine indépendante, qu’avait prit le couvent, ne fit que croître.
Déchéance et restauration
La Révolution eut de lourdes conséquences sur le couvent des Cordeliers (Pierre Marot, 1951, p. 109-110). En 1792, les frères furent expulsés et les bâtiments ainsi libérés transformés en une maison de détention. L’argenterie fut envoyée à la fonte, les tombeaux détruits et les corps qu’ils abritaient jetés dans une fosse du cimetière de Boudonville. Les armoiries, peintures et autres vitraux furent vandalisés. Seules quelques sculptures jugées remarquables, comme celles du tombeau du cardinal de Vaudémont, furent conservées. L’envoyé de l’empereur, chargé d’achever le rassemblement des sépulture princières dans la chapelle ronde, dut se cacher chez des particuliers pendant six ans pour éviter la guillotine. Les bâtiments eux-mêmes manquèrent d’être rasés (Francine Roze, 1998, p.45). En 1798, on envisagea de détruire l’église pour percer une nouvelle rue dans l’axe de la nef. Ce projet n’aboutit pas et on ne procéda pas non plus à la vente du couvent comme bien national par manque d’acquéreur. On se borna à louer ces locaux à divers particuliers. En 1806 le projet de percement de rue refit surface. Il s’agissait cette fois de détruire la majeure partie de l’ensemble conventuel.
La victoire des coalisés sur Napoléon eut pour conséquence la venue de l’empereur d’Autriche à Nancy. Le petit-fils de François III décida de faire pression sur le gouvernement de Louis XVIII pour que la chapelle funéraire des ducs de Lorraine soit restaurée. Les autorités françaises acquiescèrent mais s’efforcèrent de limiter les frais (Pierre Marot, 1951, p. 111-112). Après avoir envisagé la création d’une simple chapelle ducale dans la cathédrale, le gouvernement céda et confia les travaux à Nicolas Grillot. Il donna à la chapelle l’aspect qu’elle a aujourd’hui, digne mais loin de la richesse ornementale d’avant la Révolution. Dans le même temps, l’église fut restaurée au frais de la ville et on y plaça divers monument funéraires provenant d’autres églises mais liés à la famille ducale. Ce fut le cas des tombeaux de Vaudémont et de Belval ou du gisant de Philippe de Gueldre provenant de Pont-à-Mousson. On installa également les stalles de l’abbaye de Salival dans le chœur de Léopold. Si la vocation cultuelle et patrimoniale de l’église et de sa chapelle triomphait, les bâtiments conventuels étaient, quant à eux, devenus une école depuis le début des années 1820 (Francine Roze, 1998, p.46-48). Cette utilisation des locaux, qui apporta de nombreuses modifications structurelles et la destruction de la Cène d’Hugues de la Faye, allait durer jusqu’en 1973. Le 9 novembre 1826, les travaux étaient terminés et les cendres princières, tirées de la fosse de Boudonville, furent réintégrées dans leur chapelle au cours d’une grande cérémonie expiatoire. Organisée pour clore les désordre révolutionnaire et affirmer le principe de légitimité, elle marqua surtout l’essor du lotharingisme qui allait marquer le XIXe siècle.
La fondation de la Société d’Archéologie Lorraine en 1848 concerna en premier lieu l’aile Antoine le Bon, avec sa galerie des cerfs qu’elle entendait réhabiliter dans le cadre d’un musée historique. Les érudits lotharingistes n’en oublièrent pas pour autant l’église des Cordeliers où plusieurs monuments commémoratifs furent élevés à la gloire de Charles V et de Léopold. Les visites de l’archiduc Maximilien, en 1856, puis de François-Joseph, en 1867, favorisèrent les derniers transferts funéraires et renouvelèrent les liens entre les Habsbourg-Lorraine et leur ancienne capitale (Jean-François Thull, 2017). La fin des années 1930 fut marquée par une restauration complète de l’église. Outre les murs qui furent décapés de leurs nombreux badigeons, on retira le mobilier du XIXe siècle jugé médiocre (Pierre Marot, 1953, p. 82-83). C’est avec cette nouvel disposition que la vieille église fut le théâtre, en 1951, du mariage de l’archiduc Otto de Habsbourg-Lorraine avec la princesse Regina de Saxe-Meinigen (Pays Lorrain, 1951, p. 152-160).
La dernière évolution d’importance fut le transfert, entre 1973 et 1986, des bâtiments conventuels sous la direction du Musée lorrain. Depuis cette époque, ils abritent les collections d’Arts et Traditions populaires. Quant à l’église, dont la chapelle a été restaurée entre 2003 et 2008 par l’Agence Pierre-Yves Caillault, elle a depuis 2018 une importance particulière. Le musée étant fermé pour cinq ans dans le cadre de sa rénovation, elle demeure ouverte pour présenter un choix d’œuvres emblématiques (exposition Nancy, capitale des ducs de Lorraine)































































































